Bienvenue à Disneyland Paine !

De El Calafate à Punta Arenas, via le Parc National Torres Del Paine, du 22 avril au 9 mai 2013

Nous quittons El Calafate chargés comme des mules à trois pattes mais heureux de passer à autre chose. Pourtant, notre progression ne se fait quasiment plus que de site touristique en site touristique dans cette austère Patagonie du sud relativement avare en centres d’intérêts accessibles par la terre. L’excitation toutefois est grande de se confronter à ce fameux Parc National chilien dont le nom revient dans la plupart des bouches des voyageurs croisés depuis deux ans : Torres del Paine.

Après maintes hésitations sur la façon de l’approcher, nous avons pris la décision d’y arriver directement à vélo malgré son isolement et le fait de l’aborder très tard dans la saison… C’est donc avec une bonne dizaine de jours d’autonomie en nourriture (3 jours pour l’approche dans la pampa + 5 ou 6 jours de vivres pour le trek ainsi qu’une journée de sécurité) et deux en eau que nous mettons les voiles, cap sur le Chili. Tiens cette logistique lourde nous rappelle un peu le lointain sud-Lipez bolivien. ;-) Dans ces moments-là, en sortant du supermarché avec un volume de courses concurrençant aisément celui d’une mère de famille nombreuse, nous louons d’abord la contenance XXL de nos belles remorques…

Un bémol toutefois : on sait que le service sanitaire chilien nous empêchera 3 jours plus tard d’importer tout un tas de bonnes choses : fruits, légumes, viande ou fromage, miel, confiture, condiments… Ce sera donc un trek en mode « mal-bouffe », avec une approche en mode « goret » car toutes ces bonnes choses doivent théoriquement disparaître avant la frontière. Théoriquement… car dans la pratique, nous avons plein de poches dans nos vêtements et les bonhommes ne passent pas aux rayons X. :-)

Le premier col (côte de Miguez) nous fait autant mal aux jambes qu’au moral : notre vitesse de progression est désastreuse. Les guanacos, renards andins et autruches à pattes courtes (ñandu) sont légion et heureusement toujours enclins à nous divertir chacun une quinzaine de secondes dans cette pampa interminable où le regard ne sait où se poser tant il n’y a rien à voir. Le seul intérêt réside dans les lumières rasantes et orangées de début et fin de journée mettant en valeur des ciels époustouflants,

ou épisodiquement, la rencontre avec des flamands roses ou oies sauvages au détour d’un petit lac salvateur. A force de se répéter en boucle que le cyclo-voyageur n’a vraiment rien à faire par ici, on branche chacun son lecteur MP3 pour cacher l’ennui et on se dit que Torres del Paine a vraiment intérêt à valoir le coup ! Le passage de la frontière au lieu-dit Cerro Castillo qui marque le retour d’un pseudo relief (comme souvent quand on entre au Chili)

n’est qu’une formalité, à la nuance près qu’on devra camper à proximité des carabiñeros (policiers) car Flo crève sa roue de remorque 30 minutes avant la nuit. La bande anti-crevaison a vrillé et découpé la chambre sur 7 centimètres de long. Devant leur gentillesse et disponibilité, nous les assaillons de questions sur le Parc National, les obligeant presque à nous sortir une superbe carte faite main par un artiste local. Sans le savoir, nos copains d’un soir se rendent complices d’un redoutable plan d’attaque. ;-) Nous discutons également avec un gaucho conduisant ses 6000 moutons d’un pâturage à un parc (de tonte celui-ci)…

…  sans réaliser encore que nous suivrons la même direction que ses bêtes dès le lendemain ! En effet, l’administration du Parc National tente à la fois de nous « mettre à poil » avec ses tarifs prohibitifs et de nous enfermer dans des campements payants imposés. Pourtant, il n’est pas question de faire demi-tour, ni de s’asseoir sur nos principes en acceptant ces règles désastreuses et discriminatoires visant à dépouiller les étrangers en leur demandant de payer entre 3 et 4 fois le prix d’un touriste chilien (ayant quasiment le même niveau de vie que lui). On choisit un accès au Parc peu emprunté et tout sauf direct, afin d’apprécier les possibilités qui nous seront offertes d’organiser une virée furtive à Disneyland Paine, sans éveiller les soupçons des gardes du Parc. Séquence observation…

Demi coup de bol, celui-ci nous fait passer par une belle cascade.

Surtout, il confirme qu’il va falloir avoir du flair et prendre des risques pour le camouflage de nos montures car ici… point de forêt  sur des dizaines de kilomètres à la ronde ! Les collines environnantes sont lisses comme un chat sans poils. Le réveil calé à 4 h du matin, une puissante pleine lune nous dispense des frontales, argument discrétion imparable, ainsi que de dormir, là c’est moins drôle, à moins que ça ne soit l’excitation d’avant Hold-Up ?

Quelques chiens noctambules aboient à notre passage. Gggrrr ! Sont-ce les bruits de pas ou l’odeur du gringo ? ;-) Ouf, pas de saucisse à poil sur le site de l’entrée du Parc, franchi une heure plus tard. Seules 3 moufettes (appelées ici chingues) et 2 guanacos faisant partie intégrante du décor du parc d’attraction nous saluent d’un souffle rageur caractéristique pour les premières et d’un petit cri de surprise pour les seconds. On se demande si comme à Disneyland, il y a des hommes sous ces costumes… Dure mission pour celui qui fait la moufette ! ;-)

Au programme de ce premier jour : un bon 14 heures de marche et 35 km de sentiers vallonnés et pierreux à patauger le plus souvent dans la boue, heureusement souvent en balcon du superbe lac Nordenskjold.

Nous portons 5 jours de nourriture, de l’eau et nos affaires de campement ; la fatigue résultante occulte le stress relatif à notre condition de clandestins. C’est qu’il a fallu passer deux hébergements aux prix exorbitants pour arriver à camper en cachette dans l’unique campement officiel et gratuit du secteur, le campement Italiano. Un véritable parcours du combattant volontairement dissuasif est ainsi mis en place par l’administration du Parc, s’assurant ainsi les nuitées en auberges et lodges luxueux de la plupart des marcheurs ne pouvant pas pousser jusqu’au campement gratuit. Nous sommes désolés mais le terme refuge serait dégradant pour ce que nous avons coutume d’appeler un refuge de montagne.

Les cornes ou « Cuernos del Paine », sous lesquelles nous passons et que nous examinerons de plus près le surlendemain sont une formation géologique spectaculaire bien plus intéressante et atypique à nos yeux que les tours ayant donné le nom au Parc et à la localité voisine. Imaginez une énorme formation rocheuse (s’étant dressée il y a plus ou moins 12 millions d’années) aux formes et couleurs surprenantes : la forme est celle de très hautes falaises coiffées de cornes faisant penser à un casque Viking, tandis que la couleur est un étonnant empilement de 3 couches : gris foncé à la base et au sommet (roche sédimentaire), intercalé de gris clair (gigantesque falaise de granite) au centre.

Le tout surplombe glaciers et lacs de plus de 2500 mètres de hauteur, sous l’œil vigilant de nombreux condors bien plus aptes à nous surveiller que nos « copains » les gardes du Parc. ;-)

Le Parc a été dévasté par deux gros incendies ces 10 dernières années (un en 2005, et l’autre en 2011 voir ce lien), déclenchés accidentellement par des touristes et amplifiés dramatiquement par la violence des vents. Nous constatons évidemment les dégâts sur des dizaines de milliers d’hectares (!) et déplorons ses effets sur la biodiversité et la beauté du Parc bien évidemment sévèrement affectés.

En s’engouffrant dans la Quebrada del Viento (vallée du vent), justement, on progresse vers le glacier Grey qui, contrairement au Perito Moreno, recule.

A une vitesse dramatique d’ailleurs… rendant obsolète la localisation du lodge de luxe construit sur son ancienne ligne de front. Le meilleur emplacement pour le voir sans y aller en bateau, c’est depuis un campement gratuit : le camp Los Guardas, situé à une quarantaine de minutes de marche au-dessus du lodge.

D’ailleurs, Los Guardas étant fermé (tiens tiens, encore un des rares lieux de camping gratuit qui est laissé à l’abandon et fermé/interdit… étrange coïncidence), on s’est fait un malin plaisir d’y rester dormir. ;-) C’était pour nous la quasi certitude de ne pas être dérangés lors de la contemplation de ce spectacle extraordinaire. Serait-on un peu sauvages ou est-ce simplement notre conception franchouillarde du bivouac en montagne ?

En effet, les autorités du Parc ont condamné la suite du chemin menant au Paso John Gardner (1229 m) à grands coups d’arbres en travers et de panneaux artisanaux d’interdiction. Ainsi, le fameux circuit en « O » de 8/10 jours attirant nombre de trekkeurs du monde entier n’est plus réalisable. Notre ami cyclo Matt le British (voir son blog) rencontré à El Calafate en pleine convalescence, s’était précisément fait piéger dans un grand glissement de terrain ayant hélas abouti à la clôture de cet axe. A l’endroit de sa chute devrait prochainement être construit un pont suspendu similaire à celui-là.

Non contentes de ne pas avoir senti le coup venir, les autorités du Parc se sont en plus rendues responsables du sauvetage désastreux de notre copain : personnel sous-équipé et non/mal formé, prenant des risques inconsidérés. Cette expérience soulève une évidente contradiction entre les sommes d’argent considérables brassées par le Parc et sa redistribution à travers le peu de moyens alloués à la sécurité (prévention, signalisation et secours). Disneyland Paine ne serait-il qu’une énorme machine à fric ? Les points suivants achèvent de nous convaincre :

- Impossible de trouver le moindre décilitre d’essence à réchaud dans les pseudo-boutiques du Parc, pourtant bien achalandées en produits de luxe type vin, vodka et chocolat suisse.

- Nous n’avons jamais obtenu de réponse après avoir contacté par e-mail le Parc 2 ou 3 semaines à l’avance (doutes sur l’accessibilité de ce fameux circuit en « O »).

- Sur place, il n’est nulle part annoncé que ce dernier est fermé depuis déjà près d’un mois et jusqu’à au moins décembre prochain… alors que beaucoup de gens viennent pour cela !

- Le prix de l’entrée pour les étrangers est divisé par deux pour la période hivernale, c’est-à-dire peu de temps dans l’année (du 1er mai au 30 septembre).

De plus en plus mal à l’aise avec la politique ultra-mercantile du Parc, nous filons le lendemain non sans un certain agacement jusqu’au campement Britanico, situé en haut de la fameuse Vallée Française, desservant un impressionnant glacier. Encore une étape de bûcheron certes… mais pas le choix, mode furtif oblige !

Et puis, notre tente n’étant plus bien étanche, on préfère dormir au-dessus de la limite pluie/neige, dans ce qu’il reste du campement Britanico (gratuit donc fermé lui aussi…). En effet, l’or blanc passe moins rapidement à travers les coutures usées que les gouttes de pluie ! Au réveil, la lumière dans le cirque est splendide.

Je crois d’abord avoir laissé mon appareil photo en mode noir et blanc, mais non, c’est cette lumière blanche caractéristique des temps neigeux qui produit l’effet.

Le jour suivant, un bon 35 km de marche vallonnée, notamment sous une pluie ininterrompue pendant 6 heures l’après-midi, se changeant à la nuit tombée en neige, nous mène au pied du refuge-campement Chileno, sous les tours du Paine.

Le refuge est fermé au public depuis plus de 15 jours. Une fenêtre mal fermée, Flo en hypothermie, pas d’hésitation, on se met au sec ! Un Mexicain et une Anglaise dans la même situation que nous, piégés par une météo exécrable, nous tiendront agréablement compagnie dans cet endroit improbable dont nous serons prisonniers le lendemain matin quand des gardes viendront patrouiller. :-)

Un coup d’œil au prix : l’équivalent de presque 40 euros en nuitée seule avec son propre duvet, pas de doute, on est entré à l’insu de notre plein gré dans les coulisses d’une des meilleures attractions du Parc. :-) Le mauvais temps s’installant, il nous faut renoncer au panorama un peu cliché mais sûrement impressionnant du lac d’altitude surmonté des tours de granite. :-(

Le lendemain, de retour à la cachette secrète de nos vélos et remorques, le plaisir de retirer les grosses chaussures et pouvoir enfin faire respirer les doigts de pieds, en sang pour Bikette, surpasse celui de retrouver intactes (même si en mode « piscine » tant il a plu) nos remorques et leur contenu.

Nous taillons la bavette avec les employés de la « parade Disney » aux abord du Parc (guanacos presque apprivoisés !).

Le temps passant très vite en bonne compagnie, nous en venons rapidement à profiter encore et toujours sans nous lasser d’un coucher de soleil patagon.

La liaison en vélo jusqu’à Puerto Natales n’est pas folichonne… mais c’est un passage obligé dans la mesure où une couturière fait des merveilles sur notre tente qui ne fermait plus tandis que je change les joints de notre réchaud devenu incontinent (à lui tout seul !). Cette petite ville un peu étrange a le mérite de nous plonger sous le charme des fjords côté Pacifique dont nous humons à nouveau les embruns avec bonheur. A vrai dire, pas trop le choix non plus… Plusieurs milliers de kilomètres avaient défilé depuis notre dernière incursion côtière !

La route jusqu’à Punta Arenas n’étant vraiment pas intéressante, nous retiendrons deux évènements marquants : un vent à décorner les guanacos…

et une rencontre hyper attachante. Alors que nous remplissons nos poches à eau pour le bivouac du soir dans l’unique rivière de la zone (Rio Rubens), José, au volant d’un Pick-Up chargé d’ustensiles atypiques, nous interpelle et nous invite à venir nous réchauffer et manger car le vent glacial hivernal fait des ravages ! C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une cahute de chantier, chauffée au poêle, à partager le dîner d’ouvriers chiliens aussi contents que surpris de voir passer des touristes sur cette route isolée en plein hiver. Nelson nous apprend à faire du pain à la mode locale (un délice !), et prend soin des estomacs de ce petit groupe super attachant dont la mission est de poser une station fluviale contrôlant le débit de la rivière.

C’est ainsi, par la magie des rencontres impromptues et de l’hospitalité chilienne, que nous sommes contraints et forcés ;-) de venir 2 jours plus tard nous reposer chez la femme et la fille de José, dans la ville continentale la plus australe du Chili : Punta Arenas ! Les bons plans en cascade, on adore ça, la magie du voyage à vélo opère jusqu’au bout. :-) Mais avant cela, Leonardo et Jessica réalisent un acte de charité en nous offrant notre première nuit dans une estancia, nous protégeant d’un vent violent et du froid mordant qui auraient transformé notre bivouac en enfer.

Une fois chez Maria, un peu surprise de nous voir débarquer car son mari n’a pas pu la prévenir (oups), le courant passe si bien que nous nous reposons finalement 3 jours et 4 nuits à leurs côtés.

Il faut dire qu’on a également rattrapé sur la route 2 nouveaux copains cyclos avec lesquels on partage un peu de temps, et que le musée Salésien retient notre attention, notamment la partie dédiée à l’explorateur Shackleton, pris dans les glaces. Des rafales de vent à 120 km/h nous font craindre le pire pour l’arrivée en Terre de Feu et la traversée en ferry du Détroit de Magellan…

2 Responses to “Bienvenue à Disneyland Paine !”

  1. Denis C 08/07/2013 15:27 #

    Bonjour FLO, et Frank que je ne connais pas encore !
    Grosse émotion à voir la vallée des Français et 2 parois dont nous avons fait la première à Noël 1981 !! A cette époque, il n’ y avait absolument personne, aucune structure touristique, on a tout transporté à dos en franchissant les rivières par des tyroliennes … souvenir, souvenir.
    A vous lire, je comprends encore mieux pourquoi je n’avais pas envie d’y retourner, malgré certaines demandes !
    En espérant vous voir bientôt à St Fé.
    Bisou
    Denis

  2. isabelle 06/07/2013 11:04 #

    Superbe !
    J’aime bien le mode furtif…
    Signé Isa en mode vadrouille à Vérone avant d’attaquer les vias des Dolo

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