Cap sur le Fitz Roy !

De Villa O’Higgins (Chili) à El Chalten (Argentine), via le lago del Desierto, du 1er au 12 avril

Pour sortir de cette incroyable Carretera Austral, pas 36 solutions : faire un bon gros détour en se lançant vers l’Argentine et sa pampa à travers le Paso Mayer, réputé velu pour ses savoureuses traversées à gué (prévoir une semaine d’autonomie). Ou embarquer sur un bateau, en mettant le cap sur le Fitz Roy via le superbe lac O’Higgins.

On réussit finalement à embarquer sur un bateau de marchandises et de bestiaux afin d’éviter “La Croisière s’amuse” (et accessoirement, ne rien payer, ce qui nous arrange vu le prix prohibitif de cette traversée) mais aussi pour pouvoir en apprendre un peu plus sur les locaux locos qui vivent autour du lac O’Higgins toute l’année.

On se fera donc bûcherons d’un jour pour aider le personnel navigant (des fermiers du coin) à charger leurs provisions de bois pour l’hiver. « Ouchhhh… ya plus beaucoup de muscles en haut après autant de jours sur un vélo… Mollo l’asticot, ça tire sur le dos ! ».

Le fermier, lui, n’est pas très loquace, mais on arrivera quand même à quelques discussions et échanges intéressants, tout le monde étant mis à l’aise par le capitaine.

Une fois à la douane chilienne, complètement isolée à l’autre bout du lac, au lieu-dit Candelario Mancilla, un coucher de soleil d’une couleur rouge-orangé envoûtante comme nous en offre généreusement la Patagonie, sans qu’on puisse s’en lasser (en deux mots svp…), nous met sous le charme de ce petit “No Man’s Land”…

… où nous trouvons une cabane équipée, s’il vous plaît, d’un poêle pour passer la nuit en « mode manouche » : bâche dépliée et chacun sur son matelas gonflable en rang d’oignons dans l’exigüe pièce centrale. C’est ainsi dans les régions australes, on trouve par endroit de salvateurs petits refuges ou cabanes, plus ou moins équipés ou délabrés car en libre-accès. Ces vieilles bâtisses rudimentaires, édifiées soit par l’Etat chilien soit par des locaux entreprenants dans le but d’assurer la survie en cas de météo capricieuse, font la joie des campeurs que nous sommes, “Chérie, on se fait un petit Caprice, tous les deux ?”, habitués à dormir bien plus au frais… La journée du lendemain étant LE gros morceau des 3 premiers jours relatés ici, cette cahute nous permet de dessssssscansar (se reposer) efficacement au moment opportun, et surtout de pouvoir plier le camp plus rapidement, au lever du jour très exactement.

Nous nous attaquons à un superbe petit col dont la montée sur une piste carrossable

dessert ensuite un très beau sentier, offrant derrière nous une jolie vue sur le lac, tandis que devant se dessine un joli bosquet coloré où nous nous enfonçons.

Ce qui va suivre est un tronçon de pur VTT, autant recherché que craint des cyclo-voyageurs, car le sentier est aussi beau que difficile, parsemé de nombreux rochers ou souches difficilement contournables, de passages étroits et sinueux entre les arbres, d’arbres au sol et de traversées de ruisseaux en tout genre.

Le genre de parcours « trialisant » qu’on affectionne particulièrement d’ordinaire en VTT, mais en mode léger.

Ici, il va falloir se le farcir avec les remorques… avec au moins 40 kilos de bagages chacun. Raison pour laquelle on tutoie rapidement les limites de notre matériel. Même avec l’amortisseur de la remorque rallongé et monté au plus haut, c’est-à-dire en ayant une garde au sol type Hummer (à pédales bien sûr ;-) ), ça fait des étincelles ! Il faut mettre une cale sous le timon, virer la béquille, monter la pression dans les pneus pour ne pas pincer, et surtout, soigner ses trajectoires ! Malgré tout, on arrache chacun une traverse de la remorque (dessoudée). Pas grave, ça n’empêche pas de rouler… Cette partie est en réalité un excellent test pour nos remorques. Ce type de terrain se rencontre plus fréquemment en Europe qu’en Amérique du sud, ça nous donne donc au passage une idée du potentiel qu’auraient ces dernières dans nos contrées alpines par exemple. En fait pour être honnête, on l’attendait de pied ferme cette confrontation avec les copains en mode 4 sacoches (configuration la plus classique chez les cyclo-voyageurs) pour savoir qui passerait le mieux, car sur la route, soyons honnêtes, ils nous enfument… Hélas, on doit s’incliner à nouveau devant à la fois la dextérité de nos copains en sacoches (c’est qu’il engage le Ianou avec son vélo jaune !)

mais aussi leur capacité à pousser leur monture sans devoir calculer la trajectoire d’une troisième roue quand vraiment le terrain est infranchissable. En effet, un empattement nettement plus court permettant de manœuvrer “presque comme si de rien n’était” entre les arbres, ajouté à quelques kilos de moins, font au final une bonne différence.

C’est sûr, les « sacocheux » serrent davantage les fesses sur les grosses marches et racines car ils n’ont pas envie de tout arracher, de casser des rayons et puis ça ballotte sévère sur les porte-bagages… Mais ça tient ! Au même endroit, les « remorqueux » passent généralement l’esprit tranquille sans se faire chahuter et quasi sans faire un bruit… (merci la remorque suspendue). Mais quand le sentier se fait vraiment trop tortueux, le « remorqueux » laisse implacablement partir le « sacocheux », en arborant un rictus envieux, “on se reverra bande de gueux !”. ;-)

Sous ces latitudes, les bosquets ne sont plus très hauts et sont constitués essentiellement de trois espèces : Ñirre, Lenga et Coihues. Le premier est le plus petit, plus rabougri, présent davantage sur les contreforts des steppes (versants Est en général). Il rougit superbement quand on s’en approche pour aller aux petits coins. ;-) Le second est le pendant latino du hêtre de nos forêts européennes. L’automne ne lui fait pas tout-à-fait le même effet, mais ses feuilles prennent également de superbes tons dégradés allant du vert au jaune orangé, tirant parfois aussi sur le rouge. Ñirre et Lenga sont de la même famille (Notofagus).

Ce dernier se retrouve généralement autour des zones humides. Le troisième, on ne vous le présente plus (voir nos articles précédents), c’est la classe à l’état pur, l’arbre latino « bogoss », le Coihue. Il peut atteindre des tailles impressionnantes (40 mètres de haut et une circonférence de plusieurs mètres également) et se repère à sa silhouette caractéristique faite d’un long tronc sans trop de ramifications, ainsi qu’à un feuillage ressemblant vaguement à un bonzaï sur le haut, car très évasé. Celui-ci pousse en pleines zones humides, fonds de cuvettes et de vallées. Trop fier, il ne perd jamais ses feuilles.

Revenons à notre single-track, car c’est pas tous les jours qu’on a ça sous la main en Amérique du sud. Il nous emmène avec une banane sous le casque non dissimulable vers un lac superbe, quelques centaines de mètres en contrebas, tout en laissant apparaître dans notre champ de vision la face Nord-Ouest du Fitz Roy, un gigantesque menhir de granit qui agit comme un aimant puisqu’il nous donne une furieuse envie d’aller le saluer.

Mais avant cela, il nous faudra faire les formalités d’entrée en Argentine

puis prendre un bateau pour traverser ce lac un peu mystique qu’est le lago del Desierto.

Le lac est dominé par d’impressionnants glaciers, ça on commence à en avoir l’habitude, et de son extrémité Sud part un joli rio au bord duquel on arrivera à camper malgré les barbelés omniprésents (voir article).

A peine de retour en Argentine, les rencontres sympathiques se multiplient en un rien de temps. Quel contact, quelle curiosité ces Argentins, un régal ! Ça ne trompe pas, nous revoilà sur la terre natale du Che Guevara !

Notre camp de base pour arpenter le Parc National des Glaciers bordant le village de El Chalten est établi chez Flor’ et Mario.

Nous y rencontrons d’ailleurs d’autres voyageurs fort sympathiques tels que Max et Sophie ou Clara. Le premier challenge que nous nous fixons est un trekking de 4 jours en autonomie, appelé « Vuelta del Huemul », du nom d’un animal sauvage endémique menacé d’extinction, ressemblant à un cerf, et présent dans la zone.

Nous choisissons ce trek un peu hors des sentiers battus pour deux raisons :

1)      Approcher du fameux Campo de Hielo Sur, gigantesque réserve de glace du continent américain bordant le Pacifique et dictant le climat de la zone, selon qu’il arrête ou non les nuages par ses sommets effilés de plus de 3000 m.

2)      Accéder de près à un de ses bras ayant la particularité de se jeter directement dans un lac situé en plaine, le lago Viedma.

Inutile de vous préciser que nous en avons pris plein les mirettes et que nous le recommandons chaudement (enfin, façon de parler)

car cette longue balade peu fréquentée permet vraiment de tutoyer des paysages d’une beauté brutale, offrant un très très haut degré de dépaysement. On a parfois l’impression de rêver éveillé tellement c’est beau. La magie opère dès le deuxième jour.

A vrai dire, les mots nous manquent pour décrire comment nous nous sommes sentis devant ces étendues de glace monumentales.

Impossible de ne pas essayer de remonter le temps en faisant des hypothèses sur la formation de telles vallées, telle chaîne de montagne, les mouvements tectoniques, l’emplacement supposé du Pacifique à quelques kilomètres seulement à vol d’oiseau derrière ces masses géantes… Nous ressortons fascinés. Un des coups de cœur du voyage !


Tout montagnard qui se respecte et normalement constitué ne peut quitter la zone sans avoir vu le lever de soleil sur le Chalten, nom indien donné au mont Fitz Roy, du haut de ses 3407 m, voire pour les plus gourmands (hein on parle de moi ?) sur le nom moins fameux Cerro Torre.

C’est donc pas encore remis de nos ampoules et courbatures que nous remettons le couvert afin de profiter de ce surprenant créneau météo qui fait notre bonheur, afin d’approcher la bête.

Grimpant presque à son pied de nuit sur un sentier gelé, nous calons nos fesses bien au frais sur un rocher s’extirpant à merveille de la moraine. Appareil photo en mode intervalomètre, on est paré, le spectacle peut commencer.

Comme dirait Hannibal dans l’agence tous risques en craquant le bout d’un énorme cigare : “J’adore qu’un plan se déroule sans accrocs”. Comprenez que le moment tant espéré arriva comme nous l’avions imaginé : les premiers rayons de soleil patagon illuminent d’abord discrètement la pointe du menhir, paraissant le réchauffer instantanément, puis changent petit à petit de tons à mesure qu’ils s’octroient une plus grande surface et nous laissent alors découvrir davantage de détails de cette spectaculaire paroi. On est en un rien de temps presque simultanément déçus que la si belle couleur rouge-orangé disparaisse aussi vite, et enchantés de pouvoir en apprécier davantage de seconde en seconde. C’est comme si un puissant projecteur nous livrait méthodiquement les secrets de cette montagne emblématique. A en voir ses yeux écarquillés, Juan, un photographe espagnol ayant lui aussi fait le déplacement, ressent la même émotion. “Ouf’ tu m’as fait peur, j’ai crû que tu étais un cairn”, me dit-il quand il s’est rendu compte que mon rocher en fait bougeait…

Nous sommes devant une scène unique, un moment de plénitude qui nous laisse sans voix. La nature nous emmène avec elle pour nous raconter une histoire muette dont nous avons la primeur. Une histoire joyeuse qui nous remplit le cœur de bonheur et nous rapproche irrémédiablement alors que nous ne nous connaissons pas encore.

Comme le hasard ici fait bien les choses, Juan est cycliste et voyageur (voir son blog).

Comme le sort peut aussi s’acharner de la meilleure des façons, nous nous retrouverons par hasard quelques jours plus tard sur nos vélos respectifs.

Comme cette rencontre ne peut pas qu’être le fruit du hasard (le courant passant en plus super bien), nous planifions naturellement ensemble la prochaine aventure : le ventisquero vincido. ;-)

Avant de partir, on ne pourra s’empêcher d’aller voir si le Cerro Torre à son tour peut nous conter une histoire extraordinaire.

La magie du lever de soleil n’a pas opéré de la même façon, mais le coucher de soleil sur la Laguna Torre et ses glaçons aux formes délirantes nous laissera quand même un souvenir impérissable :-)

4 Responses to “Cap sur le Fitz Roy !”

  1. Juan Sisto 10/06/2013 14:01 #

    Maravillosas las fotos! Os mando un abrazo desde Buenos Aires, punto de partida para continuar pedaleando, rumbo Brasil!

  2. alex 31/05/2013 15:20 #

    c’est superbe…. bises à vous les pouets poêtes !

  3. gégé 28/05/2013 11:40 #

    Merveilleux, je me suis régalé avec chaque photo et chaque vidéo. Merci de nous faire partager de si beau moment. Bisous.

  4. PM Vinovelo 28/05/2013 00:03 #

    Magique…merci pour le partage. Un mois plus tard , la neige était au rdv, mais on a pu quand même en profiter.

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